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La Lettre

de l'Observatoire Social de Lyon

no 15 - Janvier 2014

 

Version PDF (476 ko)

Les apports de la sociologie pour un projet environnemental

Edito Le questionnement environnemental aborde de plus en plus l’enjeu des comportements des habitants et usagers en l’appréhendant de manière compréhensive. Cette approche permet de mieux comprendre comment les individus construisent leur relation à la nature et de mieux cerner leurs motivations ou leurs difficultés à modifier certains comportements.

Depuis 2001, le Conseil Général de l’Isère a mis en place différentes actions pour préserver et restaurer les corridors biologiques sur son territoire. Les corridors biologiques sont les passages qu’empruntent la faune pour circuler, se nourrir, se reproduire et qui sont largement contraints par la présence humaine. Les voies de circulation (autoroutes, routes nationales, chemins de fer, etc.) et les habitations sont autant d’éléments qui viennent perturber et parfois menacer les espèces animales et végétales.

Le caractère pionnier et novateur du projet a incité la mise en œuvre d’un important volet évaluation qui vise à la capitalisation et à l’amélioration du dispositif. C’est dans ce cadre que l’OSL a été chargé de réaliser une évaluation sociologique du projet dont l’objectif principal était de mieux cerner les perceptions des populations sur ce type d’action environnementale.

 

• Une conscience environnementale importante malgré un déficit de connaissance du projet

Le corridor biologique est une notion que les populations connaissent peu et de manière inégale selon les profils des personnes interrogées. Nous avons donc choisi d’élargir notre champ d’étude à la perception des populations sur leur environnement naturel et plus particulièrement sur la protection du milieu et des espèces animales.

L’étude comprenait une importante phase quantitative d’administration de 441 questionnaires auprès des populations en lien avec le projet. Nous avons ainsi questionné les personnes sur leur niveau de « conscience environnementale » en rapprochant leur sensibilité à leurs pratiques au quotidien de gestes « écologiques ».

Le principe défendu par les Couloirs de vie (nom donné par le Conseil Général au projet) est de redonner à la nature et à la faune sauvage une place plus équilibrée sur le territoire. Il fallait donc intégrer dans notre évaluation des indicateurs qui permettent de questionner la légitimité des places occupées par les différents êtres vivants (humains, faune et flore).

Les résultats ont montré que la population interrogée se disait particulièrement sensible aux questions environnementales avec 98% des enquêtés considérant la protection du milieu naturel comme assez, voire très importante. Cette tendance se confirme avec plus de la moitié des personnes interrogées se disant préoccupées depuis plus de 10 ans par l’environnement et près d’un tiers depuis plus de 20 ans.

Ceux pour qui l’environnement n’est pas un sujet de préoccupation représentent 5% des personnes interrogées et constitue donc une minorité. Ces 5% correspondent à 19 personnes sur les 441 interrogées. Parmi eux, plus de la moitié sont agriculteurs.

Parmi les cibles de l’enquête, les agriculteurs occupaient une place importante étant donné leur statut particulier dans ce projet. En effet, d’une part le tracé des corridors biologiques intègre majoritairement des espaces agricoles, et d’autre part ils sont les premiers concernés par les dégâts que peut causer le passage de la faune sur leurs cultures. C’est pourquoi une partie des agriculteurs restent méfiants vis-à-vis du projet et perçoivent mal leurs intérêts dans ce nouveau dispositif.

• La construction des profils-types pour mieux appréhender les différences entre individus

Au terme de la phase quantitative, il a été possible de dégager des profils types au sein de la population interrogée. Pour les définir nous avons croisé deux variables du questionnaire : la connaissance et l’adhésion au projet. Ces deux axes ont été analysés conjointement et ont permis de déterminer les positions des personnes interrogées en fonction de leur perception du projet et plus largement de leur rapport à l’environnement et à la faune sauvage. Cette analyse permet de distinguer trois grandes « familles » de comportements par rapport au projet : Les Suiveurs, les Conquis et les Sceptiques.

Pour compléter les composantes de ces profils types, 45 entretiens qualitatifs ont été réalisés en 2013. Pour cette nouvelle phase, deux axes d’analyse nous ont permis d’affiner cette typologie :

  • • La nature a-t-elle besoin de protection ou de régulation ?
  • • Le rôle de l’être humain est-il d’’intervenir ou pas ?

Les 3 profils types repérés au cours de l’enquête de 2012 ont ainsi été déclinés en 6 sous-groupes. Chacun de ces groupes renvoyant à une déclinaison de plusieurs visions de la nature et du rôle de l’être humain dans cet environnement.

 

Pour la lecture du graphique
  • • Un code couleur fait référence aux 3 profils types identifiés : Suiveurs, Conquis et Sceptiques ; et chaque bulle représente une sous-population type qui lui est rattaché.
  • • Leurs emplacements varient selon leur conception de la protection de l’environnement.

Entre protection et régulation sur l’axe vertical et pour ou contre l’intervention humaine sur l’axe horizontal.

  • • Les mots qui gravitent autour des bulles sont les mots clés représentatifs des profils types.

Exemple : Les Sceptiques gestionnaires par intérêt considèrent que la nature doit être contrôlée dans le but de favoriser la production agricole. Ils se situent donc en partie sur le quart où l’intervention est justifiée dans un objectif de régulation. Par contre l’intervention n’est plus admise lorsqu’il s’agit de protéger des espèces considérés inutiles ou nuisibles pour l’Homme.

L’analyse de ces sous-groupes permet une compréhension plus fine des motifs d’adhésion ou de réticences face à ce type de projet. L’étude sociologique a apporté un certain nombre d’éléments sur les leviers d’actions et les freins à lever pour assurer une meilleure visibilité au projet et une plus grande adhésion de la population.

Pour le projet des Couloirs de vie, l’efficacité de ses actions peuvent être amplifiée par un engagement important des populations à travers des pratiques individuelles. Il est donc essentiel pour le Conseil Général d’adapter le message en fonction des rôles que les habitants de ces territoires peuvent prendre dans le projet.

• L’information ne suffit pas pour changer les comportements

Dans le cadre d’un projet environnemental, il existe souvent une volonté d’impulser des changements de comportement. Bien que les personnes interrogées répondent majoritairement qu’elles ont besoin de plus d’information pour changer, des études ont montré que le fait d’être informé et même convaincu de la nécessité de changer certaines pratiques, ne suffisent pas à engager ce changement. Pour passer des idées aux actes il est nécessaire d’impliquer les individus. Pour cela, des méthodologies dites de « Communication engageante » proposent différentes techniques pour favoriser le changement des pratiques en plaçant notamment la population dans un cadre engageant. Ainsi, grâce à l’identification de profils types, nous avons pu proposer des actions adaptées aux différentes cibles.

Par exemple, les Suiveurs, qui sont acquis à la cause mais qui restent finalement en retrait des implications et engagements possibles, apparaissent comme une cible intéressante pour impulser le changement de certaines pratiques et les rendre davantage acteurs. Pour ce groupe il devient pertinent de porter le projet jusqu’à « leur porte ». Le jardin privé peut devenir une terre accueillante pour les espèces végétales et animales selon le mode d’entretien et l’aménagement de cet espace. Le projet des Couloirs de vie peut placer le débat écologique à une échelle très locale, en donnant la possibilité d’agir pour la protection de son environnement proche et de mieux connaître la faune et la flore de son « chez soi ». Dans le même esprit elle permet de « dépasser le sentiment d’impuissance » que peut causer l’ampleur de la crise écologique au niveau mondial.

Les Conquis se trouvent déjà impliqués à différents niveaux dans le projet. Leur statut d’expert justifie une sollicitation de leur part en tant qu’observateur de l’efficacité des aménagements. Leur adhésion doit être maintenue par un suivi et une participation soutenue dans le projet. Le projet étant assez novateur, il est également expérimental sur certains de ces aménagements et l’amélioration du dispositif dépendra aussi du retour des personnes présentes sur le terrain.

Quant aux Sceptiques, selon les points de réticences évoqués, il semble important d’axer la communication sur des éléments concrets du projet à un niveau local qui prouveraient l’efficacité des aménagements (nombre d’animaux observés sur les passages, baisse des collisions, transparence sur les coûts, etc.). En évoquant des lieux qui leurs sont connus ils peuvent ainsi vérifier par eux-mêmes les aménagements existants, et observer la présence de faune sauvage aux alentours. Quant aux agriculteurs il convient de maintenir une écoute active auprès d’eux et sur leurs problématiques liées au passage de la faune pour intégrer ces contraintes au projet.

Suite à cette évaluation sociologique, le Conseil Général dispose de clés de compréhension sur les différentes manières qu’ont les individus d’appréhender le projet en cernant davantage les types de relations que les êtres humains entretiennent avec la nature. En interrogeant ce lien intime c’était aussi le rôle des humains sur Terre et leur positionnement face aux vivants qui était questionné. L’approche sociologique apporte une dimension plus profonde dans la compréhension des pratiques individuelles. La distinction de ces comportements permet ensuite d’adapter les messages et la communication envers la population.

 

annabelle.berthaud[at]observatoire-social.org

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